Originaires d’Ethiopie, “Autochtones” Warega ou Barega: Etablissement dans le Kivu au XVIIe Siècle?


Pour n’avoir pas écrit son Histoire, l’Afrique et plus particulièrement la République Démocratique du Congo (RDC) a dû attendre des générations et générations pour mettre sur papier sa riche Histoire. En raison du manque de ces écrits, le bloggeur est obligé de recourir au document Mémoire de Moeller[1] pour situer l’établissement de Warega[2] (Barega par la suite sauf en citation directe) au Sud-Kivu/RDC ; dont certains auteurs considèrent, à tort ou à raison, comme ‘autochtones’. Loin de s’accorder sur le contenu du concept « autochtones », il reste aussi difficile de comprendre pourquoi ce choix est attribué à certains groupes communautaires par rapport aux autres sans avoir eu le courage de recourir aux autres sources pour affirmer cette assertion. On retombe dans le même piège qui laisse entendre que seule l’histoire est celle qu’on trouve dans documents écrits.

Toutefois, qu’il me soit permis d’emprunter cette considération de David van Reybrouck (2012)[3] qui, devant ce dilemme, s’est retrouvé dans une noble obligation de trouver une autre voie. Devant ces écrits qui, de fois, tendent à se contredire, il trouve une solution en disant que « …mais je cherchais aussi des témoins vivants, des personnes désireuses de partager avec moi le récit de leur vie, même les banalités. Je cherchais ce que l’on retrouve rarement dans les textes, car l’Histoire est tellement plus que ce qu’on en écrit ». Ce choix de réécrire l’histoire ou d’interpréter objectivement ces textes qui nous ont été laissés par ceux-là qui savaient écrire peut épargner à nos peuples d’ennuis qui trouvent origine dans des ambitions personnelles et malencontreuses.

Cet article vous relate, dans le contexte de migrations africaines, l’établissement de Barega au Sud-Kivu mais aussi dans le Maniema, si ma mémoire ne me trompe pas. Le Barega est l’une de communautés ethniques qui vivent la Province du Sud-Kivu. Elle peut aussi en constituer l’une de grandes en termes numériques. Des questions que l’on se pose sont : S’agit-il d’un groupe qui à occuper le premier cette région ? Les Barega sont-ils un groupe homogène ? Appartiennent-ils en un seul ancêtre ? D’où sont-ils venus quand pour qu’ils aient le privilège d’être ‘autochtones’ ? Telles sont les questions auxquelles cet article essaie de répondre en utilisant les données tirées dans cet ouvrage de Moeller. L’un d’ouvrages souvent cités pour avoir repris avec détails l’établissement de groupes communautaires du Congo-Belge.

Peut-on dire que Moeller détient toute la réalité ? Je ne crois pas car l’histoire est aussi grande, détaillée,… qu’une expérience de 20 ans de ce Gouverneur Honoraire. Comme un chercheur, Moeller (1936 :3-4) a mis en garde le lecteur en insistant sur la nécessite d’en approfondir les recherches pour trouver de réponses sur de questions en suspens. Mais plus particulièrement, l’auteur parle du « problème Warega ». Il rappelle que « la documentation que le présent volume réunit à l’appui de cette hypothèse offre, ainsi que je l’avais fait prévoir, de graves imperfections et de nombreuses lacunes. Je ne me dissimule pas qu’elle est loin de nous apporter la solution de ce que j’appellerai le « problème warega », ni de quantité de questions (l’origine des Walengola, l’origine des Bashi, la liaison Warega-Babembe, l’acculturation des Bamanga par les Makere, etc.), que j’ai tenté, de mon mieux, sinon de débrouiller, du moins de signaler par quelques jalons pour les chercheurs de l’avenir, avant qu’il soit trop tard ». Au lecteur soucieux d’en saisir mieux cette interpellation du chercheur.

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Certaines de Conditions de vie au Sud-Kivu
  1. Ethnonyme & Origines des Barega

Les Warega/Balega/Ballega/ « Barega» ne seraient unanimement pas un groupe ethnique homogène. Pour s’installer dans le Kivu, ils seraient peut-être venus de Bunyoro (actuel Uganda) en passant par la Ruwenzori. Moeller (1936 : 42) précise qu’ « on désigne communément sous le nom de Balega ou Balegga la fraction méridionale des Wallendu, au Sud-Est du lac Albert. Stanley (Dans les Ténèbres de l’Afrique) ne les désigne pas autrement. Stuhlman considère l’appellation de Balega comme s’appliquant collectivement aux tribus habitant les forêts et les vallées ». Donc, les Balega qui sont de fois cités comme Warega comme nous le verrons dans cet article, ne seraient qu’un groupe hétérogène des tribus dont l’ethnonyme n’est autre chose que l’assimilation aux zones géographiques, forets ou vallées.

De telles appellations qui lient les groupes ethniques aux zones géographiques ont été aussi fréquentes pour de groupes qui sont apparemment hétérogènes. Ce cas se présente aussi pour le Babembe, l’une de communautés ethniques du Sud-Kivu, dont leur ethnonyme se rapporte à la position géographique. L’auteur (Moeller, 1936 :45, notes de bas de page) des Migrations de Bantous nous informe que « l’appellation de Babembe, les gens du lulembe, de l’Est, viendrait des Baluba. L’étude des migrations des Babembe a été faite par M. l’Administrateur territorial Willemart ». Il apparait que ces genres de dénomination ne se rapportent pas inévitablement au nom d’un ancêtre commun comme le prétendent certains observateurs. Et il affirme encore que « Bahavu signifie « les gens de la grande eau » (du lac Kivu) » Moeller (1936 :126).

Et l’ethnonyme de nos ‘Muyomba=oncles’ Bashi comme nous les appelons souvent serait originellement selon R. P. Colle, « les gens d’en bas », qui habitent le territoire en contre-bas des montagnes de l’Ouest. Par dérivation, pour la classe dirigeante : les Balusi (du verbe kuluga, abonder; kuluza, faire abonder; kulusiza, enrichir), elle désigne les gens du commun, les roturiers. D’après une autre version, les « paysans », les « cultivateurs ». Suivant une autre version, par Bashi il faut entendre les « gens de l’intérieur », par opposition aux Bahavu « gens du bord du lac » Moeller (136 :115, notes de bas de page).

Parlant de leur origine et migration de Barega , Moeller (1936 :10) estime que « la dernière dispersion des Warega s’est faite, à en croire leurs traditions, en partant de la région de Matumba (basse Ulindi), mais la route antérieure de leur migration pourrait bien être marquée par les îlots warega qui subsistent tout le long des Grands Lacs et qui doivent peut-être leur faire rattacher le fond commun des populations que vinrent recouvrir par la suite les vagues plus récentes des migrations originaires du Bunyoro ».

Ce paragraphe précédent parlant de la dispersion évoque deux aspects importants : D’une part, les Barega se situeraient dans une migration à différentes étapes temporelles car ici l’auteur cite « la dernière dispersion ». Cette dispersion s’est effectuée dans les régions aux environs de la Zone que les Barega occupent ce dernier temps. Par conséquent, on affirmerait que loin de ne pas être un groupe homogène, les Barega ont pris du temps et en séquences différentes pour arriver à l’endroit où on les retrouve actuellement. D’autre part, il affirme que la source de l’information dont Moeller disposait est les « traditions Warega ». Ce qui confirme que l’histoire, dont nous récitons aujourd’hui, a été relatée par les Barega eux-mêmes. Donc, la tradition reste une source fiable qui peut nous aider à reconstruire l’histoire non-écrite ou celle scientifiquement/politiquement biaisée.

Pour mieux situer l’établissement des Barega dans le Kivu, il importe de dire qu’il est placé dans les années dont la plupart des groupes ethniques seraient arrivés dans le Kivu. Moeller (1936 :29-30) place le mouvement Barega en ces termes : « si l’on place au début du XVIe siècle la poussée Shilluk Dinka[4], qui met en mouvement les Bantous de l’Entre-Albert-Victoria, c’est à cette époque au moins que remonte la pénétration par la trouée du Ruwenzori (entre l’Albert et l’Edouard) des Mabudu-Baniari, des Warega ou Balegga, des Walengola et des Bakumu-Babira ». Pour ce faire, il est clair que le début du périple Barega et autres communautés commence après les années 1500 de notre ère. Des années 1500, comme nous le verrons plus tard, il a fallu a peu près un siècle et demi pour que les premiers Barega arrivent dans le Kivu. Ici, on les repère dans le contexte de poussée Basikalangwa qui fuit les Barega en 1650. Comme le cas qui nous intéresse est celui de Barega, leur périple prouve qu’il était aussi rigoureux, risquant mais aussi moins urgent car les raisons de migrations étaient multiples.

Les Barega seraient aussi assimilés au Lendu/Walendu/Wallendu ? Les Lendu qui habitent les régions autour de Ruwenzori seraient un mixage de Nilotiques/Pygmées dont leurs traces sont reconnaissables jusqu’aujourd’hui. Moeller (1936 :42-44) citant Johnston[5], il relate que ce dernier « n’a pu s’assurer de la raison qui fait donner à ces Nilotiques (les Lendu du Sud) le nom de Lega ou Balega, appellation qui appartient, ainsi qu’il le fait remarquer, « à une tribu de langue bantoue occupant la forêt au Nord-Est du lac Tanganika ». En ajoutant qu’ « Il suppose que les véritables Balega ont fait halte, au cours de leurs migrations, au Sud du lac Albert et que ceux qu’ils ont laissés derrière eux ont perpétué leur nom, bien que, conquis par les Wallendu, ils aient perdu l’usage d’une langue bantoue ». On croirait qu’à un certain moment, les Walendu auraient portés l’ethnonyme de Barega/Lega/Balega. Bizarrement, quelqu’un connaissant mieux la situation d’Ituri ne comprendrait pas la distinction faite entre Walendu et Bahema. Peut-on aussi extrapoler pour déduire l’idée que le Barega aurait été un mixage de Nilotiques ainsi que des Pygmées ? L’histoire est riche de façon que Moeller seul ne peut nous en fournir ses détails. Mais tout est possible.

Pour corroborer l’idée que l’ethnonyme Barega comme quoi il est plus lié aux zones géographiques qu’ancestral, Moeller cite Czekanowski en ces mots : « Czekanowski fait de « Balega » une appellation générique donnée par les Banyoro [Peuple de Bunyoro] aux populations de l’Ouest, ce qui expliquerait aussi l’appellation d’Oulegga donnée par Stanley au pays qui s’étend à l’Ouest du Ruwenzori » Moeller (1936 :43). Jusqu’à ce point, aucun de ces auteurs n’a encore fourni l’explication du lien ancestral qui lierait tous les Barega. On peut facilement croire que ce groupe ethnique serait composé de plusieurs clans dans lesquels, le lien autour d’un seul ancêtre est quasiment possible comme il l’est dans le cas de plusieurs communautés ethniques de la RDC.

Dans le même ouvrage Moeller (1936 :43) signale que d’autres sources pensent que l’ethnonyme ou origine des Barega (Balega/Ballega) se situent dans les montagnes de l’Ethiopie. Tout en étant sceptique par rapport à l’assujettissement de Barega du Kivu par les Vahuma, Moeller cite en ces mots l’extrait de Bernhard Struck[6] repris dans l’ouvrage de ce dernier publié au Caire en 1906 :

« …Je me contenterai de vous entretenir d’un détail inédit, qui a, je crois, échappé jusqu’ici aux recherches des autres et qui constitue à mes yeux une preuve évidente de l’origine éthiopienne des Vahuma (Bahema)…. Nous avons en Ethiopie une région montagneuse située entre deux tributaires du Nil, le Bahr el Azrak et le Sobat, qui est habitée par une race qui s’appelle Balegga. Ces Balegga, cultivateurs, sont [étaient] gouvernés par des seigneurs éthiopiens. Or, les hauts plateaux de la [des] chaînes Ouest du lac Albert sont [étaient] occupés précisément par des Balegga cultivateurs, ayant pour seigneurs des Vahuma.

…Chassés de cette région, les seigneurs Vahuma ou les familles du patriarche Huma se dirigent vers le lac Albert, suivis dans leur exode par quelques Balegga dévoués à leur cause. Ils s’y établiront et asserviront les peuplades de cultivateurs de cette nouvelle région, qu’ils désigneront entre eux par le nom de Balegga, comme par le passé ils avaient coutume de désigner leurs anciens serfs. Quand des chefs Vahuma venaient me soumettre leurs palabres, ils disaient toujours Balegga Yange, ce qui veut dire « mes Balegga ». Si vous demandez, par contre, à un Balegga ce qu’il est, il vous répondra qu’il est Bambissa, Walindu, Batchopé, Batzéré, etc.

Les seigneurs Vahuma s’établissent donc d’abord au lac Albert, en asservissant les populations agricoles qu’ils appellent des Balegga; ils étendront leur conquête, en envoyant des membres de leur famille vers le Sud, le long de la chaîne à l’Ouest des lacs. Ceux-ci soumettront les populations de ces nouvelles contrées et les désigneront toujours sous le nom de Balegga. Nous retrouvons en effet d’autres Balegga au Nord-Ouest de la vallée de la Semliki. Mais ces Balegga et ceux de l’Albert Nyanza, que je connais pour avoir vécu parmi eux, diffèrent les uns des autres et parlent un langage à tel point dissemblable, qu’ils ne parviennent pas à se comprendre. Plus au Sud, près des lacs Kivu et Tanganika, nous retrouvons une autre région appelée toujours Balegga et qui est également soumise à la domination des seigneurs Vahuma ».

La réaction de Moeller (1936 :43) par rapport aux Vahuma au Sud des lacs est clair, il n’y a pas d’assujettissement. Toutefois, il s’agit d’une information qui tendrait à faire croire que les Barega ne seraient pas seulement venus de l’Uganda-Ruwenzori ; mais qu’ils seraient probablement des Ethiopiens qui ont accompagnés les Vahuma (Hamites). Le bloggeur croit qu’il s’agit d’une nécessité de comprendre l’histoire et met en garde le lecteur pour toute mauvaise interprétation de ces récits. Certains rivaux diront, pour un incident de la gestion du poste de Gouverneur de la Province, qu’on les renvoie en Ethiopie dans ces montagnes sans eaux. Bien que s’agissant de ‘rigole’, l’interprétation de faits historiques a endeuillé ce monde.

Le lecteur pourrait-il croire qu’une partie des Barega se serait allée vers le Rwanda (Ruanda) ? Moeller (1936 :284) citant le récit de M. Van der Kerken[7] ; ce dernier reliant les Barega aux Abungura. En ces mots, il « établit comme suit le schéma des vagues successives de migration qui ont occupé le Ruanda, jusque et y compris le territoire du Rutshuru : Abungura qui seraient désignés au Congo belge sous le nom de Warega ; Abagara ; Abasinga ; Abarenge ; Abakonde, venant avec les Abasweri et les Abasindi soumis par eux plus au Nord; Abadjigaba ; Watuzi, venant avec les Abasita et des Pygmées asservis par eux dans le Nord. Ainsi s’expliquerait la formation des « clans » ou de ce que l’on qualifie communément de « clans » au Ruanda ».

Si Van der Kerken est correct dans ces récits, il est possible de croire que les Barega du Ruanda auraient rejoint les leurs dans ces mouvements migratoires qu’a connus l’Afrique. Ils auraient soit traversé par la plaine de Rusizi ou le lac Kivu vers l’actuel Sud-Kivu ou avoir été emmenés par les belges dans leurs travaux de sociétés minières. L’histoire est riche dans le sens qu’il est sage de ne pas croire à une seule source. La section suivante discute du parcours migratoire de Barega.

  1. Parcours Migratoire de Warega

L’histoire migratoire de la Province Orientale de ce qui est devenu la RDC est riche au point que Moeller (1936 :29) la désigne comme étant « le lieu de rencontre, de convergence de plusieurs grands courants de migration ». Le parcours de Barega que le bloggeur considère comme un périple commence probablement dans le Bunyoro (entre Albert-Victoria) sous la pression de Gallas/Hamites (Moeller, 1936 :37). Ce territoire entre lac Victoria & Lac Albert, se situerait dans l’actuel Uganda.

La migration Barega fait partie de la vague dite Nord-Est vers le Sud-Ouest. Moeller (1936 :29-30) signale que la pénétration de la trouée Ruwenzori (entre les Lacs Albert & Edouard), en passant par les grands lacs vers le Sud-Ouest remonte au début du XVIe Siècle. Ce qui expliquerait que les pays de Banande, Bahunde, Bashi, Bahavu gardent certains ilots de Barega, selon l’auteur. L’origine de ce mouvement n’était pas un ordre qu’avait reçu Abraham dans les Saintes Ecritures. Il est plutôt dû aux rapports de force qui opposant la  poussée Shilluk Dinka aux « Bantous ». Ces rapports de force obligeant les Mabudu- Baniari, les Barega, des Walengola ainsi que des Bakumu-Babira à trouver refuge dans le Ruwenzori.

C’est la poussée de Soudanais, des Nilotiques que ces groupements ethniques auraient été obligés de se diriger vers le Sud en partance du Ruwenzori. Toutefois, Moeller affirme que l’origine de vaste groupe linguistique Bantou occupant l’Afrique Centrale et Méridionale serait originel soit du Haut Nil, soit au Soudan (au Nord de l’Ubangi-Bomu), voire en Afrique Occidentale. C’est sous cette pression qu’ils décidèrent de se tenir « à la lisière de la forêt équatoriale, habitat des Pygmées », une région inhospitalière. Les pygmées sont les premiers occupants de la région que les Barega et autres ont dû traverser de Ruwenzori jusqu’au Bassin Ulindi. Le premier aspect qui laisse croire qu’appeler les Barega comme ‘autochtones’ reste discutable. En plus des Pygmées, Moeller (1936 :9) croit que « les « Soudanais » Mamvu et Makere » serait les premiers occupants de la région orientale du Congo Belge qui a été traversée par les sujets de notre discussion. Les groupements ethniques en mouvement auraient soit anéantis les premiers occupants ou soit les assujettir.

Le parcours migratoire des Africains n’est aussi pas un jeu de choix car ayant d’embuches et conséquences néfastes. Ce qui expliquerait le temps que ça prenait pour les quelques 1000 Kms qui ne prennent que quelques jours dans les pays ayant d’infrastructures. Telle est l’impression de Moeller (1936 :30-31) :

De la sécheresse même de cette documentation se dégage une évocation, celle de ces hordes humaines en mouvement, qui n’est pas sans grandeur. Elles se sont mises en marche à l’approche du danger, après les conciliabules que l’on peut imaginer et que seule la pression de la nécessité a pu faire écourter. Leur direction, déterminée dans une certaine mesure par l’ennemi même qu’il s’agît de fuir, tient compte des informations que les chasseurs ont rapportées de leurs parcours à la poursuite du gibier.

Les clans cadets — c’est une règle invariable — sont partis les premiers chargés de vivres; les aînés s’arracheront les derniers de la terre où ils laissent les sépultures de leurs morts. Les cadets s’établissent en avant, préparent les cultures qui permettront au gros de la tribu de subsister en attendant que les uns et les autres soient à nouveau délogés de ces installations.

Car la menace subsiste. Les stations pendant lesquelles elle fait trêve ne durent pas toujours le temps d’une génération. Des résistances s’ébauchent; des incidents de route surgissent entre peuplades dont les migrations parallèles ne parviennent pas toujours à s’éviter. L’arrière, pressé par la poursuite, bouscule l’avant-garde. Des chocs en retour se produisent et provoquent des mêlées désordonnées. Il y a tout l’inconnu de la grande forêt, les fleuves, immenses avenues d’eau qu’il s’agit de franchir et qui apparaissent tout à coup, à travers une échappée de la forêt, aux multitudes harassées. Il y a les rencontres avec les Pygmées, les guérillas, les négociations, les alliances.

Il y a enfin — et cette évocation ne laisse pas d’être émouvante — la rencontre finale, au cœur de la forêt, des Bantous venus de points opposés de l’horizon, dont les courants de migration se sont séparés depuis plusieurs siècles et qui se retrouvent face à face, les armes à la main, ennemis sans doute, mais cependant et indiscutablement frères, différents de ces Pygmées et aussi de ces « Soudanais » au langage rugueux, aux mœurs étranges.

Ce périple dangereux aurait pris probablement un siècle pour les Barega pour arriver en l’actuel Sud-Kivu. Sur la carte d’annexes (Moeller, 1936 :590), il est indiqué que les Barega seraient venus dans les environs de Port Portal (Uganda possiblement), en traversant la vallée de Semliki entre Albert-Edouard. Ils auraient entrepris la ligne qui contourne le Lac Edouard à droite en direction de Beni, Lubero vers Masisi. Ils se sont reposés dans le bassin de la Lwindi (Ulindi), pour une fois se disperser en direction de différentes zones occupées actuellement dont Shabunda, Kituku, Misisi-Kama…

Dans le document de Moeller (1936 :45-46), nous retrouvons les traces de Barega en confrontation avec les Basikalangwa (Batwa) en 1650. C’est dans les environs de Matshinga entre l’Elila et la Luama. Ce confrontation ont été à l’origine du mouvement des Basikalangwa vers le Tanganyika. Il est clair que la région qu’occupent les Barega aurait été occupée par les Basikalangwa, si ces derniers, étaient les premiers occupants. Ces types d’occupation par force, mais en chassant les premiers occupants aurait été la stratégie ‘militaire’ utilisée par bon nombre de groupements ethniques lors de leurs établissements ? Possiblement oui.

C’est dans ce cadre que les traditions Barega sont largement caractérisées par des ‘guerres’ on point de croire qu’ils ne seraient venus que pour conquérir ces territoires dont occupaient les autres. De la « guerre de Bukutu » avec les Wakamasale, de la guerre « Kimbimbi des Benia-Mituku », conflit contre les descendants de Kisi ou groupe Baliga, guerre contre le Basandje… les Barega ont pu déloger les premiers occupants, notamment les Wazimba, Pygmées et autres (Moeller, 1936 :39-44). Les incursions, souvent citées, contre d’autres groupements ethniques ont fait que leur territoire s’étende du Bassin de Ulindi, vers Lowa, Kihembwe, Kitutu, Muni Kenda, direction Walikale…

Pour ce faire, il est évident que la migration Barega est une longue mais intéressante Histoire. L’histoire guidée par un souci d’épargner sa vie contre le danger mais dont son parcours oblige d’user de la force pour occuper les territoires appartenant jadis aux autres. Faibles soient-ils, en fuyant les Soudanais et les Nilotiques, ils ont tout de même pu chasser les autres. Cette histoire, en elle-même, remet en cause le contenu de ce qui s’apparente au concept « autochtone ». Cette migration ferait appel aux intéressés de savoir mieux délimiter dans le temps cette notion. Le lecteur curieux aimerait aussi savoir si être autochtones est défini par rapport à quel date d’arriver ou s’il faut avoir délogé combien de groupements ethniques. Tout au moins, l’autochtone ne serait pas celui qui a fait plusieurs années en processus de migration ou celui qui a fait plusieurs kilomètres de périple. Dans ce cas précis, ceux qui se réclameraient autochtones de la région qu’occupent les Barega seraient les Bashikalangwa, les Pygmées, mais possiblement les Bazimba et autres.

L’Afrique, la RDC et particulièrement l’Est du Congo ne doivent-ils pas revoir l’histoire migratoire ?

Ntanyoma R. Delphin

Secrétaire Exécutif & Coordonnateur

Appui au Développement Intégré &

à la Gouvernance

Compte Twitter @delphino12

Blog: www.edrcrdf.wordpress.com

[1] Moeller, Alfred A. J. (1936), « Les Grandes Lignes des Migrations des Bantous de la Province Orientale du Congo Belge »,  Librairie Falk fils, Bruxelles

[2] Il semble que Warega a la même connotation que Balega ou Ballega. L’utilisation de l’un de ces mots est motivée par l’entendement soit Européen, Africain ou autre. Il sied de rappeler que dans les langues Bantous nous utilisons Ba pour exprimer le pluriel. A la place de Warega qui serait plus européen, le Bloggeur utilisera Barega dans cet article.

[3] Van Reybrouck, David (2012), « Le Congo: Une Histoire », Acte Sud pour la traduction Française

[4] Shilluk & Dinka seraient deux groupes ethniques dont leur origine aurait été ce qui est le Sud-Soudan actuellement.

[5] Johnston (Sir Harry), The Uganda Protectorate, London, 1902.

[6] Struck (B.), Ethnographic nomenclature of Uganda Congo Border. (Journal of the African Society, vol. IX, 1910, pp. 275-288.)

[7] Van der Kerken (G.), Les Sociétés Bantoues du Congo belge. Brux., 1920

 

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